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La Grande-Poste et la place Maurice-Audin ne sont plus des lieux ordinaires en plein centre d’Akger. Elles revêtent depuis le 22 février un caractère hautement symbolique. La première qui abrite rassemblements et sit-in est «la place de la liberté par excellence». Des manifestants ont d’ailleurs revendiqué sa baptisation au nom du leader historique Hocine Aït Ahmed, le lieu étant situé au carrefour des rues Larbi-Ben M’hidi et Didouche-Mourad.

 

Depuis le 22 février dernier, le parvis de la Grande-Poste est devenu un lieu d’attraction par excellence. Lundi, des éléments des unités de maintien de l’ordre occupaient les escaliers en marbre des lieux qui mènent vers trois grandes portes en bois, pour empêcher tout rassemblement à l’exception de celui du vendredi, affirme un policier rencontré sur place. «Ce sont des instructions», ajoute-t-il. En face, les terrasses grouillaient de monde en cette heure matinale. Parmi les clients, Guillaume est un retraité français venu avec sa femme depuis quelques jours. «Je viens souvent en cette période comme touriste pour visiter le Sud, mais je pense que je suis venu au bon moment», dit-il en souriant. Il a évité la marche de vendredi passée. «Des jeunes ont exprimé leur méfiance quant à la présence d’étrangers. Ce qui se passe en Algérie est magnifique quand on voit une manifestation de milliers de gens bien organisée et sans incident. C’est incroyable !», s’exclame-t-il. Pour lui, la place de la Grande-Poste est un symbole d’expression, de liberté et de maturité. Sa femme, Nice, se dit fascinée par la transformation de la place Maurice-Audin. «Avec ses murs colorés et les écriteaux, on a donné un sens et une valeur aux lieux», lance-t-elle.

Selon les services de sécurité, les touristes étrangers sont de plus en plus nombreux ces dernières semaines à Alger-Centre. Désormais pour être on se prend en «selfie». «Les manifestants se donnent rendez-vous ici pour se rassembler, à l’instar des retraités de l’armée, des médecins résidents, des opposants au 4e mandat, parce que c’est un repère. C’est aussi un lieu stratégique et ouvert, car tout proche de l’APN et du Conseil de la nation. Les rassemblements ici témoignent des crises politiques et sociales en Algérie», explique Racim, jeune étudiant à la Faculté d’Alger.

                                           L’Algérie de la tolérance

Pour ce cadre retraité rencontré au salon de thé en face, la Grande-Poste a été toujours un lieu symbolique. «Le 26 mars 1962, pendant la fusillade à la rue Larbi-Ben M’hidi (ex-rue d’Isly) qui a fait 80 morts et 200 blessés après la signature des accords d’Evian, des dizaines de manifestants pieds-noirs blessés se sont protégés des tirs de militaires français en se réfugiant à l’entrée de la Grande-Poste. Aujourd’hui, la génération de l’Indépendance a donné un autre sens au lieu, mais autrement», raconte-t-il. Pour son compagnon, «c’est la place de l’Algérie de la tolérance et de la diversité». «Des portraits d’Aït Ahmed, Matoub Lounès, Boudiaf, Larbi Ben M’hidi étaient brandis par les manifestants avec les drapeaux national et amazigh. C’est une très belle image et un message très fort», clame-t-il. La Grande-Poste a été classée premier établissement africain par Western Union, leader mondial du transfert de devises, mais elle n’est pas encore classée patrimoine national. Elle a été construite en 1910 à l’emplacement d’une église anglicane par les architectes Jules Voinot et Marius Toudoire. En juillet 2015, des travaux ont été entrepris à l’intérieur du bâtiment pour la transformer en musée sur l’histoire de la poste et des télécommunications. Mais si des manifestants viennent le vendredi des autres wilayas et des communes de l’est et de l’ouest de la capitale se rassemblement à la Grande-Poste, d’autres se dirigent vers par la place Maurice-Audin, ex-place Lyautey, à la sortie du Tunnel des facultés. De jeunes étudiants ont décidé d’immortaliser ces événements. Mieux, la place est devenue un musée à ciel ouvert. Des murs ont été joliment et finement décorés par des étudiants de l’Ecole des beaux-arts, avec des écrits comme «Vive l’Algérie», «L’Algérie indépendante et démocratique», «Liberté pour ce pays». Ils placardent également le portrait de Maurice Audin dont le nom orne la plus grande place. Pour Othmane Lahiani, journaliste algérien installé en Tunisie, l’Algérien vient de redécouvrir rues et places symboliques. «Le hirak a donné un cachet particulier à ces deux lieux devenus des places de révolution et historiques», a-t-il précisé. Pour lui, elles sont devenues un parlement ouvert qui produit slogans, discours, propositions et revendications. «Nous avons assisté à la naissance de jeunes orateurs conscients», conclut notre confrère.

                                                   Alger-Centre, ville sans frontières

Le P/APC d’Alger-Centre, Abdelhakim Bettache, plaide pour l’octroi d’un statut particulier de «ville» pour sa commune. «Il est temps notamment avec le mouvement populaire qui voit des citoyens transformer des lieux de rassemblement pour des revendications socioprofessionnelles en moments historiques qui témoignent de la maturité du peuple et de son civisme», confie-t-il. Et d’ajouter : Alger-Centre, grâce au hirak, est devenue aujourd’hui une ville sans frontières. Bettache a mis en avant les opérations de restauration de la Grande-Poste et les façades des immeubles qui ont redonné un nouveau visage à la ville blanche. «Drapeaux et pancartes sur des balcons d’immeubles bien entretenus. Cela reflète une belle image», estime-t-il.

Neïla Benrahal